Un nouvel hiver s'était déposé sur le petit village de Saint André. Son manteau donnait froid aux passants, rendait les plus âgés bougons et les enfants euphoriques. Çà et là volaient des morceaux de cette glace pilée et poudrée, accompagnant les rires des nouveaux amants. Le regard bienveillant du Seigneur se lisait à travers les yeux des grands-mères attendries. Aujourd'hui était sa journée, son fils naîtrait à minuit pour la deux mille septième fois. Le village s'était paré pour l'occasion, les guirlandes ornaient les sapins et des bougies éclairaient d'une lueur invisible les ruelles enneigées.
À sa fenêtre, un petit garçon dont la vie grouillait en lui depuis cinq ans seulement observait le spectacle qui s'offrait à lui de son regard pétillant. Ce soir-là, IL allait lui rendre visite, et cette fois-ci, il LE guetterait.
Alors, lorsque sa jeune mère lui demanda ce qui le rendait si impatient, il prit à c½ur de lui expliquer ce qu'apparemment elle ignorait_ depuis trop de temps selon lui. Ses camarades à l'école en parlaient tous, c'était leurs parent qui leur avaient dit, alors c'était vrai.
IL avait, paraît-il, un gros manteau rouge_ il faut bien qu'il soit gros, pour couvrir tout son ventre_ et une longue barbe toute blanche. Et ce soir, il allait venir, comme tous ces soirs-là de toutes les années, et il apporterait dans son sac tout pleins de cadeaux pour les enfants qui ont été sages tout le temps. Et lui, il l'avait été, sage.
Il ajouta en apostrophant sa jeune mère que ça ne pouvait qu'être vrai, puisqu'il était toujours gentil, et qu'il avait toujours eu les cadeaux qu'il avait voulu. Alors cette fois-ci, c'était décidé: il attendrait le Père-Noël, il lui parlerait. Il lui dirait merci pour tous ces cadeaux qui lui avaient fait tant plaisir, et il n'osait le dire, mais il lui dirait merci, parce qu'à chaque Noël, il avait le loisir de voir sa maman heureuse, pour une fois.
S'il savait...
Sa jeune mère le dévisageait d'un de ses airs significatifs, désolée, et à la fois quelque peu effrayée, comme lorsque l'on se trouve à un point que l'on a longtemps appréhendé.
Elle le fit s'asseoir et s'agenouilla devant lui, prenant une profonde respiration. Elle avait cent fois retourné ces mots dans sa tête à chaque année, au cas où, mais aujourd'hui qu'elle devait les dire, et c'était comme si son travail fut vain.
_ « Si je ne t'ai jamais parlé du Père Noël mon ange, ce n'est pas que j'ignorais son existence: il n'existe pas. Je sais que tes camarades semblent t'avoir apporté d'irréfutables preuves, en mentionnant la parole de leurs parents, mais ce ne sont que des chimères inventées par des adultes pour voir s'émerveiller leurs enfants, ils y arrivent si peu eux-même... »
Elle marqua une pose et détailla l'expression du visage de son fils, qu'elle n'avait pas quitté des yeux. Ses deux billes noisettes s'étaient écarquillées en une expression quasi désespérée. Elle connaissait trop bien son fils pour savoir que son air désemparé n'était pas dû à sa façon d'adulte de parler, il comprenait très bien. Et c'était justement là le problème. Il comprenait trop ce que ces paroles signifiaient, et il y croyait d'autant plus qu'il s'agissait de la parole de sa propre mère, celle-là même qui jamais ne lui avait menti.
Mais elle était si jeune, et l'expérience manquait, et expliquer ce genre de choses à un si petit être relevait d'une pédagogie dont elle n'avait pas usé, elle s'en rendit compte trop tard.
Alors, ne pouvant se résigner à demeurer la cause de son fragile regard déçu, elle s'assit sur la chaise qu'elle avait un moment délaissée, installa affectueusement son fils sur ses genoux, et entreprit de continuer dans sa lancée:
_ « à Noël, ce sont les gens qui se font des cadeaux. Tu sait que ce jour est un jour Saint, il est le jour de la naissance de Jésus, fils du Seigneur. Or, le Seigneur nous a dit « aimez-vous les uns les autres », et il a confié à son fils, lorsqu'il fut en âge de comprendre ces paroles, la lourde tâche d'inculquer cette valeur au reste du monde. Ainsi, chaque année à ce jour, on rend hommage à celui qui nous a apprit à aimer notre prochain, et il n'y a pas plus beau hommage pour lui que de nous offrir des cadeaux, gages de notre amour les uns pour les autres.
Je sais que toi tu comprends, seulement vois-tu, les Hommes ont eu besoin d'une image beaucoup plus simple pour représenter cet amour, nous sommes si différents.
Et certains ne croient pas en l'existence de Dieu. Mais tous croient en l'amour. C'est une donnée universelle.
En réalité, le Père Noël est une image. Celle de l'amour. Pourquoi crois-tu que la couleur de sa veste soit rouge, représentative de ce sentiment? Ainsi, faire croire au petits enfants qu'à chacun de ces soirs de chaque année, le Père Noël passe aussi vite dans chaque maison de chaque pays, apporter des cadeaux à nous, demandeurs d'amour, c'est une façon beaucoup plus simplifiée de leur faire comprendre que l'amour est offert à tous, par tous.
Si je n'ai jamais utilisé cette métaphore du Père Noël avec toi, c'est que je te sais plus apte à comprendre que nous puissions être heureux de s'aimer, de croire en la bonne volonté et la sincérité humaine.
Je t'aime. C'est pourquoi chaque année tu retrouves au pied du sapin tous les cadeaux que tu as gentiment espéré.
L'air apaisé, le petit garçon répondit:
_ « Et toi, maman, qui est-ce qui t'apporte des cadeaux à toi? »
_ « Ton père »
_ « Mais il n'est plus là... »
_ « Si, dans mon c½ur. Pourquoi crois-tu donc que l'on fête l'amour à Noël? C'est ce que tu trouveras de plus précieux, et d'intarissable. Je vais toujours le voir, en cette période. Moi je lui offre des fleurs, et lui, me rappelle par son paisible repos combien on s'aimait. Et combien il t'aimait aussi...
Allez, il est tard maintenant, on va aller manger. »
Ce jour-là, ils mangèrent avec une joie au c½ur plus intense que d'ordinaire. Au moment de la cruciale découverte des cadeaux, elle regardait son fils s'émerveiller avec bien plus de tendresse que l'amour d'une mère ne le lui permettait. Et pourtant, pour la première-fois cette nuit-là, elle le vit s'approcher d'elle, un petit paquet maladroitement ficelé dans une main, qu'il lui tendit en souriant.
Il contenait un joli bracelet en perles bleues, sa couleur préférée, celle des rêves, disait-elle.
Elle le prit dans ses bras, le serra très fort, et s'entendit dire à son oreille:
_ « Je t'aime, maman ».